Revue de presse : de la proximité… Tout à fait Cittaslow

Le Monde des livres : Sauver la planète… : la distance « pantoufles »

LE MONDE DES LIVRES | • Mis à jour le |Par David Zerbib

Voisinages et communs, de p.m., L’Eclat, « Premier secours », 192 p., 12 €.

Effet planétaire de microparticules, week-end en famille qui alourdit le bilan carbone de l’Occident… Les expertises concluant à l’impasse écologique du capitalisme nous posent un problème d’échelle : l’infiniment petit ou le geste quotidien semblent reliés à des bouleversements globaux vertigineux. Or les solutions situées à ce niveau sont apparemment dérisoires : que gagnera l’humanité à nous voir renoncer à un voyage en voiture ? Dans un petit livre stimulant, p.m., alias Hans E. Widmer, théoricien et militant suisse alémanique, aborde à un autre niveau le défi civilisationnel auquel nous sommes confrontés.

Auteur de nombreux essais (dont Bolo’bolo, L’Eclat, 1983), il montre en effet que la solution au cataclysme annoncé se trouve à moins de quatre-vingt mètres. Autrement dit à une distance parcourable à pied en une minute, et qui dessine un espace au sein duquel tous les besoins essentiels d’un individu doivent pouvoir être satisfaits. Cette « distance pantoufle » définit en partie l’échelle du « voisinage », qui constitue, selon l’auteur, le « module de base » nécessaire pour « rendre la société apte au futur ». Un voisinage ne désigne pas ici l’ensemble hasardeux des habitants d’une même zone : il s’agit d’une construction sociale, économique, architecturale et politique fondée sur des règles précises de coopération, un nombre d’individus ainsi qu’un espace ­limité (autour de 500 personnes sur environ un hectare), bâti idéalement d’immeubles de plusieurs étages répartis autour d’une vaste cour intérieure. Etant établi que le principal impact écolo­gique des ménages relève de la nourriture, cet ensemble semi-public doit viser avant tout une économie de subsistance autonome et protectrice de ­l’environnement.

Nombreux services démonétarisés

Echo lointain des phalanstères chers à Fourier, ces lieux coopératifs ne sont pas synonymes d’ascétisme, car ils sont la solution non seulement pour « réduire la consommation des ressources et de l’énergie », mais aussi pour « parvenir à un mode de vie plus satisfaisant ». « Jouir ensemble plutôt que de renoncer individuellement ! », tel en serait le mot d’ordre. En effet, les habitants d’un voisinage bénéficient de nombreux services démonétarisés qui, explique p.m. non sans ­humour,« font partie d’un package citoyen, comme dans les clubs de vacances » : jardin d’enfants, bibliothèque, piscine, cuisine où les produits ­agricoles sont transformés, restaurant, cave à vin, salle de silence et même un « centre contre l’ennui » (à la fois lieu culturel et agora). Utopie ? D’un genre très concret, puisque « le meilleur ­moment pour expérimenter des ­alternatives est toujours : “maintenant” »,affirme l’auteur de Redémarrer la Suisse (Torticolis et Frères, 2012). On peut d’ailleurs en voir à l’œuvre les principes dans les coopératives de logement qui se sont développées avec succès à Zürich à partir de 2001.

Local, pragmatique et fonctionnel, le voisinage n’en est pas moins articulé à des enjeux mondiaux. Que serait une humanité répartie en« quatorze millions de voisinages » ? Loin du village global connectant abstraitement les individus par Internet, ils mettent au centre de la réflexion la question des « communs ». Dans le sens donné notamment par l’économiste Elinor Ostrom, les « communs » ne sont ni les biens publics de l’Etat ni la propriété privée, mais l’ensemble des biens (matériels ou non) dont l’usage est géré par une communauté spécifique. Oubliée avec l’essor de l’Etat-nation au XIXe siècle, cette notion née dans l’Angleterre médiévale acquiert à présent une dimension nouvelle, dès lors qu’il nous faut concevoir collectivement un autre usage du monde.